Écrit par JK
Lundi, 28 Mars 2011 19:16
Oswald Wirth rendu intélligible à la postérité :
Wirth est né le 5 août 1860 dans le canton de Berne à Brienz où son père, originaire de Rouffach, s’était exilé après avoir été condamné en 1849 à neuf mois de prison pour avoir participé au soulèvement de l’Alsace. Il fait ses études à Fribourg au Collège Saint-Michel qu’il devra quitter, écrit Marius Lepage, car «rapidement les prêtres du collège, lassés des continuelles interrogations de ce ‘contestataire’ en matière de dogmes, le renvoient, ‘en raison de ses opinions religieuses’».1 Après trois ans passés en Angleterre, il fait son service militaire au 106e Régiment d’Infanterie à Châlons-sur-Marne. Il est initié le 26 janvier 1884 à La Bienfaisance Châlonnaise, loge du Grand Orient de France. Élevé au grade de Maître le 27 juin 1885, il devient Secrétaire de sa loge la même année et est choisi comme rapporteur de la question posée par le Grand Orient à ses loges: Quelles sont les modifications qu’il convient d’apporter aux rituels? «Wirth comprend, écrit Marius Lepage, que les rituels alors en vigueur ne correspondent plus à rien d’authentiquement initiatique... ils ont été dépouillés de ce qui en constituait l’essence même, et la raison d’être... Il convient que soient maintenus les anciens rituels, quitte à y apporter quelques simplifications ayant pour objet de les débarrasser de tout le verbiage grandiloquent propre à presque tout le XIXe siècle. Il ne s’agit nullement de faire du neuf, comme le demande le Conseil de l’Ordre, mais de revenir aux plus anciennes traditions initiatiques dans leur totalité et leur intégralité».2 La loge décidera la diffusion de ce rapport prémonitoire. De retour à Paris, Wirth devient le secrétaire de Stanislas de Guaita et s’affilie à une loge du Grand Orient, Les Amis triomphants, où ses idées sur le rituel rencontrent peu d’échos. Le 22 mai 1888, il vient en visiteur à la loge Travail et Vrais Amis Fidèles qui vient de quitter le Suprême Conseil de France pour se rattacher à la Grande Loge Symbolique Écossaise. Il y donne une conférence qui a beaucoup de succès, s’y affilie le 26 mars 1889 et en deviendra Vénérable quatre ans plus tard. 3 Cette loge, écrit Paul Lanchais, était composée essentiellement de petits commerçants et artisans, l’élément bagnard y était fortement représenté par des hommes jugés par un Conseil de Guerre pour avoir participé à l’insurrection de la Commune, condamnés à dix ans de bagne en Nouvelle-Calédonie et amnistiés en 1879.4
Dans ce qui est probablement son premier article maçonnique, Wirth écrit en 1889: «Toute la Franc- Maçonnerie française doit être réorganisée. Il y a aujourd’hui trois grades, Apprenti, Compagnon et Maître. Ils n’ont en vérité aucune existence effective. Ils sont pratiqués dans les Loges comme de simples formalités ne répondant pas à une discrimination intellectuelle... [On s’occupe dans les Loges] de tout sauf de la Maçonnerie... Tout cela serait travail qui, parce que profane, pourrait s’accomplir devant un public profane... aux maçons de sauver [la Franc-Maçonnerie] par appel au réveil et à la rénovation». 5
Sa loge publie en juin 1893 les soixante-seize pages de son Rituel Interprétatif pour le Grade d’Apprenti, dont sa Grande Loge a recommandé l’étude par une circulaire qui approuve pleinement «l’esprit qui a présidé à la rédaction de ce travail». 6 C’est encore sa loge qui, un an plus tard, publie et distribue 7 aux ateliers de la Grande Loge Symbolique la première édition du Livre de l’Apprenti – fort maintenant de 192 pages – dont le texte est pratiquement celui que nous avons aujourd’hui dans nos bibliothèques.
Ces deux publications font l’objet en novembre 1895 d’un Rapport confidentiel au Grand Collège des Rites du F... Louis Amiable (1837-1897) — plus connu aujourd’hui pour le livre qu’il consacra à la Loge des Neuf Soeurs — dont voici le début: «Le Gr... Orat... croit devoir dénoncer au Grand Collège deux publications, qualifiées initiatiques, qui lui paraissent constituer un essai de réaction calculée, tendant à désunir la Franc-Maçonnerie française, à la pervertir et à la discréditer». Rien de moins! Le Grand Collège approuve ce rapport et le transmet au Conseil de l’Ordre qui le notifiera «aux Présidents d’Ateliers à titre d’avertissement confidentiel» en juin 1896. 8 Wirth se déclare calomnié, fait appel à la justice maçonnique et requiert la mise en accusation d’Amiable. Le 28 juillet 1896, sa loge vote à l’unanimité l’impression de cette plainte et «après avoir constaté l’exactitude matérielle du fait sur lequel se base cette demande, déclare se porter garant des sentiments maçonniques du F... Oswald Wirth, son Orateur actuel, et décide de transmettre à la Grande Loge Symbolique de France la plainte dont elle est saisie». 9 Ces documents sont adressés à toutes les loges du Grand Orient.
Des discussions agitent la loge en 1897. Certains déclarent que le rôle de la Maçonnerie n’est pas de faire de la politique, d’autres estiment qu’elle doit s’occuper du bien-être de l’humanité et de l’affranchissement du citoyen. Un Frère Chalon explique que «quand il est entré dans la loge, il a assisté à des discussions terre-à -terre qui ne peuvent intéresser la Maçonnerie, mais que depuis que le F... Wirth nous a instruits philosophiquement, il comprend mieux la Maçonnerie». 10 Le jour de la réélection de Wirth comme Vénérable, le 22 novembre 1898, sept FF... démissionnent de l’atelier. Au cours de la Tenue solennelle suivante, Wirth dira à ses FF...: «Il s’agit de faire de la maçonnerie proprement dite. Que devons-nous entendre par ces paroles? ... Faire de la maçonnerie proprement dite, c’est pratiquer fidèlement les rites traditionnels, mais en cherchant leur signification. C’est qu’en effet on ne doit pas être l’esclave des traditions rituèliques, et on ne doit en pratiquer la lettre qu’à cause de l’esprit. Beaucoup d’Ateliers s’écartent de plus en plus de la maçonnerie véritable. Ils ont cessé d’en pratiquer l’esprit, et c’est pourquoi ils ont trouvé que la lettre était superflue ... Le rituel maçonnique a une signification profonde ... on en a perdu le sens ésotérique ... l’initiation maçonnique doit pouvoir arriver à former des hommes comme il y en a peu dans la société profane, éclairés, et pouvant exercer une action immense dans le monde». 11
Et Lanchais qui cite en les résumant les exposés de Wirth au cours des réunions qui suivirent sa réélection comme Vénérable, commente: Toutes les Tenues Solennelles ont fait l’objet d’une conférence ou d’exposés ex-cathedra de très haut niveau sur le même sujet central, l’initiation maçonnique, la langue sacrée, le symbolisme. Pour les auditeurs, tout au moins pour certains, cette série a pu paraître excessive...12
Oswald Wirth est un écrivain auquel pourraient s’appliquer les paroles d’Albert Lantoine à propos du Rite Écossais Ancien et Accepté: «Célèbre et peu connu». On parlait de lui, écrit Marius Lepage dans l’Avant-Propos qu’il écrivit en 1962 pour la réédition du Livre de l’Apprenti, comme d’une sorte de saint de la Franc-Maçonnerie, et, ainsi qu’il arrive pour les saints, l’hagiographie estompait ses traits et sa pensée sous le voile pieux de la fable... On oublie parfois que la trilogie que Wirth consacra aux grades symboliques portait en surtitre La Franc- Maçonnerie rendue intelligible à ses adeptes – cruauté lucide – et qu’outre ces trois ouvrages connus, Wirth fut l’auteur de plusieurs autres livres, parmi lesquels Les Mystères de l’Art Royal (1932) et Notions élémentaires de Maçonnisme (1934) que J. Corneloup a beaucoup cités tout au long du chapitre qu’il a consacré à Wirth dans La chair quitte les os... mais l’acacia refleurira (1968) en concluant: «Le plus grand mérite de Wirth a été de se tenir entre l’équerre et le compas».13
Dans son dernier ouvrage, Qui est régulier? Le pur maçonnisme sous le Régime des Grandes Loges inauguré en 1717 (1938), Wirth reprit vingtsix des très nombreux articles qu’il avait publiés dans Le Symbolisme, remarquable revue mensuelle qu’il avait fondée en 1912. Cette revue portait à ses débuts le sous-titre Organe du mouvement universel de régénération initiatique puis celui d’Organe d’initiation à la philosophie du grand art de la construction universelle. Elle publia 244 numéros de 1912 à juin 1940. Dirigée depuis décembre 1945 par mon maître Corneloup (1888-1978), 14 depuis 1956 par mon ami Marius Lepage (1902-1972), la revue sombra en 1971 entre les mains d’un incompétent.
Il s’agissait déjà pour Wirth en 1889 de revenir aux plus anciennes traditions initiatiques dans leur totalité et leur intégralité. Il s’en expliquera clairement quarante ans plus tard: «Or, lorsqu’une tradition a cessé d’être comprise, elle ne vit plus dans les esprits. En tant qu’observance servile, elle peut se maintenir transitoirement; mais ce qui manque de cohésion rationnelle ne tarde pas à se disloquer, car tout cadavre tend à se décomposer... Ces formes creuses dont l’esprit s’est retiré, ces écorces mortes, mais persistantes en raison même de leur dessèchement, figurent ce qui se maintient à l’état cadavérique, en tant que superstition, au sens étymologique du mot. Il convient, en effet, d’appeler superstitieux tout ce qui tient debout sans justification logique, comme, par exemple, les rites perpétués par habitude ou par respect du passé, alors que nul ne sait plus à quoi ils correspondent. Hiram est l’intelligence qui anime la tradition maçonnique : il revit en nous dès que nous comprenons tout le mystère de la Maçonnerie, en nous rendant exactement compte de la raison d’être de ses usages symboliques».15
Comment dissiper les nuages de cette superstition ? Par le travail en loge! Travail accompli dans un esprit de tolérance à propos de laquelle Corneloup écrivait « La tolérance ne serait qu’une vertu négative si elle ne s’accompagnait d’une entière bonne foi et du désir réel de la recherche de la Vérité, qu’on ne peut vouloir sincèrement si la tolérance n’est qu’apparente et qu’elle laisse subsister chez l’individu le sentiment intérieur du mieux fondé intrinsèque de son propre point de vue ». 16 Or, comme le constate Wirth: «Malheureusement, le travail maçonnique n’est pas enseigné en Maçonnerie avec l’efficacité voulue. Admis en Loge sans préparation intellectuelle, les Maçons s’en tiennent aux extériorités qui leur sont montrées. Ils croient avoir «travaillé» lorsqu’ils ont correctement mis en scène le rite, dont la représentation leur suffit. Tout se borne pour eux au cérémonial, au culte expressif, qui ne vaut cependant que par ce qu’il exprime. Nous sommes victimes d’un pharisaïsme de gestes et de paroles auquel ne correspond rien d’intérieur en notre compréhension. Là est le vice: nous pratiquons la Maçonnerie sans la comprendre, sans la posséder intérieurement, en esprit et en vérité». 17
Dans l’un de ses derniers articles, publié dans notre revue Alpina, Wirth exprimera la même idée sans indulgence: « Parmi les Maçons dits spéculatifs, non sans quelque ironie, il en est peu qui soupçonnent que la Maçonnerie possède une philosophie spécifiquement maçonnique. Les choses de l’esprit ne troublent guère de braves gens qui se targuent d’appartenir à une aimable société fraternelle, épargnant à ses membres toute torture intellectuelle. L’éloquence muette des symboles n’éveille aucun écho en ceux qui n’ont obtenu admission dans une école de haute sagesse que pour y figurer à titre de cancres. N’accablons cependant pas d’excellents Frères, animés des meilleurs sentiments, parce qu’ils sont spirituellement trop jeunes pour profiter d’un enseignement qui les dépasse. Ils ne disent que trop vrai, quand, récitant le catéchisme, ils se déclarent âgés de trois ou de cinq ans et reconnaissent qu’ils ne savent ni lire ni écrire ».18
« Que celui qui a des oreilles pour entendre entende ! » 19 Alain Bernheim, propos sur Wirth
Marius Lepage, «La foi d’Oswald Wirth», Le Symbolisme n° 390 (1969), p. 434.
Avant-Propos de Marius Lepage à la réédition 1962 de L’Apprenti de Wirth, p. 14.
Paul Lanchais, De Brienz à Mouterre sur Brioude, Vie du Maçon Oswald Wirth (1975).
Lanchais 1975, pp. 13-14.
Bulletin maçonnique de la Grande Loge Symbolique Ecossaise n° 113-114 (1889), cité in Baylot, Oswald Wirth (1975), pp. 57-58.
Cité dans le Rapport d’Amiable (cf. note 8).
La lettre d’accompagnement de la loge est transcrite col. 1457 de Fesch, Bibliographie de la Franc-Maçonnerie et des Sociétés secrètes (1910), ouvrage publié pour la première fois en 1976 à Bruxelles par Georges Deny. Elle est reproduite en fac-similé in Lanchais, op. cit., p. 22.
Dans La Franc-Maçonnerie à l’heure du choix (1963), pp. 327-335, Alec Mellor a intégralement reproduit ce Rapport qui illustre l’esprit du Grand Orient à la fin du 19e siècle.
Fac-similé in Lanchais 1975, pp. 25-26.
Lanchais 1975, p. 29.
Lanchais 1975, p. 30.
Lanchais 1975, p. 37.
Corneloup, La chair quitte les os... mais l’acacia refleurira (1968), p. 42.
Le premier article de Corneloup, «De l’éducation maçonnique», fut publié dans Le Symbolisme en 1925. Son «Plaidoyer pour le Grand Architecte de l’Univers», reproduit dans Schibboleth (1965), était au sommaire du numéro 245, publié en décembre 1945.
Wirth, Le Livre du Maître (1922), réédition 1963, p. 97.
«Le travail en loge», Le Symbolisme n° 170 (1933). Cet article est également reproduit dans Schibboleth.
Wirth, «Notre unité spirituelle», Le Symbolisme (août-septembre 1932). Article repris dans Qui est régulier? (1938).
Wirth, «Le Constructivisme», Alpina 1940, pp. 10-12. Oswald Wirth est mort le 9 mars 1943 à Mouterre-sur-Blourde, près de Poitiers.
Evangile selon Thomas, in Jean Doresse, Les livres secrets des gnostiques d’Égypte (1959).
Dimanche, 22 Août 2010 15:08
Le livre "Muet" de l'Initiation : à découvrir en avant -première
Après : PERCEVAL LE GALLOIS, L’APOCALYPSE, LA DIVINE COMÉDIE (Aux éditions Ipomée-Albin Michel), RITUEL DE CONSÉCRATION (Publication J-L Leguay), LE MAÎTRE DE LUMIÈRE, LE TRACÉ DU MAÎTRE (Éditions Dervy), le dernier chef d'oeuvre du maître enlumineur :
MUTUS LIBER INITIATION
Lire la suite... [Le livre muet de l'initiation]
Écrit par JK
Samedi, 12 Septembre 2009 16:08
Pourquoi mentir ?
Notre époque voit s’épanouir une exigence de naturel, d’authenticité, de transparence, de vérité. Dans la vie intime et privée, comme sur la scène publique. Un « diktat » que l’écrivain Marie de Solemne a voulu étudié sous un angle différent et original, celui de notre relation au mensonge, dans son dernier ouvrage : La Sincérité du mensonge (Dervy).
Pourquoi mentons-nous ? A qui ? Sans mensonge, la vie en société serait-elle possible ? Sommes-nous toujours assez forts pour supporter cette « franchise » qu’on réclame sans cesse ?
Ces questions, l’auteur les a posées successivement à quatre personnalités. Et le résultat est étonnant.
Tous sont unanimes : loin d’être une abominable tare, le mensonge, dans beaucoup de cas, a une réelle utilité. Le condamner sans nuance relève davantage de l’obscurantisme que de l’angélisme ! « Devant la Gestapo, devant le mauvais juge, le mensonge est un devoir », affirme Paul Lombard, avocat à la cour. « Si certains mensonges ne sont assurément pas nécessaires, il existe néanmoins des mensonges bienfaisants », explique André Bercoff, journaliste et écrivain, familier de la scène politique internationale. « Ce qui m’interroge dans le mensonge, c’est sa motivation. S’il s’agit de peur, s’il s’agit du besoin de masquer d’autres fragilités, de ne pas faire de peine…, pourquoi pas le mensonge ? » questionne le père Christian Delorme, prêtre catholique engagé auprès des jeunes des banlieues sensibles.
La position de l’éthologue et psychiatre Boris Cyrulnik est tout aussi surprenante et novatrice. Pour lui, mentir c’est une preuve de respect de l’autre et le moyen de préserver sa propre dignité dans une société devenue très exigeante. Il ne glorifie pas le mensonge mais il le clarifie et resitue son rôle dans l’évolution de l’être humain. Extrait.
L'entretien
Boris Cyrulnik est psychiatre, il dirige un groupe de recherche sur l’éthologie clinique à l’hôpital de Toulon et enseigne l’éthologie humaine à l’université du Var. Il a écrit plusieurs ouvrages dont : L’ensorcellement du monde (Hachette, 1997)
La culpabilité, la honte et, surtout, la peur sont souvent des mobiles du mensonge, mais existe-t-il pour autant, dans certaines circonstances, un droit de mentir ou, plus encore, un devoir de mentir ?
Boris Cyrulnik : D’emblée, vous me posez la question qui me plaît ! Oui, bien sûr, il existe un devoir de mensonge, puisque c’est une preuve d’empathie. Le mensonge est certainement « la » virtuosité intellectuelle humaine. Mentir, c’est savoir qu’avec un mot, un scénario, une mimique, un sourire, une posture, je vais pouvoir modifier les représentations de l’autre et entrer dans son monde intime. C’est une performance intellectuelle extrême qui exige que moi, menteur, je puisse me représenter les représentations de l’autre. Pour cela, il faut non seulement que je sois très intelligent, mais surtout que je sois respectueux de l’autre. Les pervers, les psychotiques ne mentent pas parce qu’ils se moquent des autres. Le pervers dit ce qu’il pense et, si c’est blessant, tant pis, aucune importance ; quant au psychotique, de toutes les façons, pour lui, l’autre n’existant pas, il dit ce qu’il pense sans se poser de question. En résumé, chez le psychotique, il n’y a pas du tout de représentations de l’autre et chez le pervers, il n’y a pas de respect des représentations de l’autre. Et mentir, c’est respecter l’autre. […] D’autre part, vous avez employé le mot « honte ». Il est vrai que très souvent le mobile du mensonge est la protection. Si ma vie est en jeu, il suffit que je me taise pour la protéger […] J’ai donc également un droit de mensonge pour me protéger (c’est de la légitime défense). en manipulant les représentations de l’autre afin de les rendre conformes à mon désir.
Souvent, le corps dément les paroles que l’on profère. Quels sont les signes les plus fréquents, les plus évidents qui nous trahissent ?
A l’excessive sincérité, que nous avons évoquée, s’ajoutent un débit verbal suspect, des comportements troublants et des gestes qui nous échappent. […] Le menteur sait exactement ce qu’il veut dire puisqu’il ne cherche pas à dire le vrai. Le vrai, le réel étant toujours ambivalent, on cherche ses mots, on bafouille, on se reprend, etc. […] Alors que là pas du tout, la démonstration est impeccable. Ce type de débit verbal peut troubler, soit parce qu’il est trop fluent, la prosodie est trop belle ; soit parce qu’il s’agit d’un mauvais menteur, un mauvais comédien qui se recoupe, s’empêtre et que l’on dévoile rapidement. Cependant, même un bon menteur peut être dévoilé par certains comportements qui lui échappent. Soit il rougit légèrement, soit il peut avoir une mydriase des pupilles provoquée par l’émotion, et cela, il ne peut pas le contrôler. […]
Somme-nous tous, à un degré ou à un autre, en proie à ce que l’on met sous l’enseigne du « se mentir » ?
Oui, nous sommes contraints de nous mentir, nous avons un devoir de « se mentir ». C’est peut-être ce qu’on appelle l’identification. Moi, enfant de 6 ans, après avoir découvert que je suis un petit garçon, je découvre aussi que mon destin anatomique, social et peut-être psychologique ne sera pas le même que celui d’une petite fille. Je m’identifierai donc à mon père (et à tous les hommes que je vais voir) et j’essayerai de me différencier de ma mère (et de toutes les femmes que je rencontrerai). Cette perception sexuelle (c’est le terme psychanalytique) a un rôle constructeur et identificateur très important. […] Donc, je me rêve. Et j’ai le devoir de me rêver, puisque les rêves, le petit cinéma que je projette à l’intérieur de mon monde intime (je serai président de la République, chanteur ou champion de tennis) sont absolument nécessaires à la construction de mon identité. […] La rêverie est nécessaire ; c’est l’auto-mensonge nécessaire, le leurre nécessaire. Je suis obligé de me leurrer pour me donner une direction et peut-être pour donner sens à ma vie. […]
Peut-on dire que le mensonge participe à la structure de la personnalité, et même la favorise ?
Absolument. […] Comment des enfants abandonnés dans des situations innommables peuvent parfois s’en sortir ? Et bien, ceux qui s’en sortent sont ceux qui rêvent le plus, ceux qui se mentent le plus ! […] Quand ils ne savent pas où ils vont manger, quand ils risquent leur vie, quand ils sont pourchassés par la police […], ces enfants-là se sauvent grâce à l’auto-leurre, grâce au mensonge. D’ailleurs, ce sont des comédiens, des menteurs extraordinaires. Ils inventent des histoires folles ! […] Quand l’assistante sociale ou les policiers les attrapent (je pense aux enfants des rues de Bogota ou aux enfants abandonnés d’Algérie) ils leur servent alors la comédie de ce qu’attendent les « bien pensants » : le comportement socialement acceptable. Ils mentent comportementalement comme ils se sont mentis dans leur monde intime avec leurs rêveries, et ainsi ils se sauvent. […]
En fait quelqu’un qui ne mentirait jamais ne serait-il pas plutôt considéré comme un inadapté social que comme un saint ?
Mentir, c’est respecter l’autre, c’est ne pas lui faire de mal, mais c’est aussi le préparer tout doucement à la vérité quand il faut la lui dire. Lorsque j’étais jeune médecin, nous croyions qu’il fallait préserver les malades en ne leur disant pas la vérité. […] Mais ensuite la maladie évoluait, la famille n’avait pas pris ses dispositions et, en plus, on avait trompé le malade. Dès lors nous avons changé de stratégie […]. Par conséquent, maintenant certains disent la vérité comme on envoie un coup de poing dans la figure… Je l’ai vu… Dans ce cas-là , dire la vérité devient une forme de non-respect de l’autre. Il y a une attention à l’autre qui exige qu’on le mène à la vérité. […]
Est-il exact que certains mensonges soient inoffensifs, voir utiles, quand d’autres sont nuisibles ? A terme, tout mensonge ne devient-il pas nuisible ?
Si la société était juste, ceux qui seraient en bas de l’échelle sociale en arriveraient à la conclusion qu’ils sont à leur place de « sous-hommes » ! Il faut donc probablement laisser un espace de leurre et de mensonge afin de préserver la dignité de ceux qui sont vaincus, momentanément ou définitivement. Mais, à l’inverse, si nous ne vivions que dans le mensonge, nous ne pourrions pas mathématiser la nature (résoudre les problèmes de la nature). […] Les formules mathématiques ne sont pas plus ou moins vraies. Elles sont vraies ou elles ne le sont pas ! Une théorie est cohérente ou bien elle est absurde. Là on ne peut pas mentir… Et cette absence de mensonge, indispensable dans ce domaine, permet d’agir sur la nature et d’améliorer ainsi notre condition humaine. Toutefois, […] n’oublions pas que les espèces qui survivent sont justement celles qui sont mal adaptées à leur environnement, puisque c’est dans cette mauvaise adaptation que l’innovation devient possible. C’est pourquoi il est important de laisser une part de leurre, une part de mensonge, une part de comédie, de manière à pouvoir continuer d’inventer, éventuellement, d’autres sociétés. […]
Vous disiez que l’art du mensonge est finalement le facteur d’une évolution de l’humain. Nous assistons pourtant depuis quelques années à une exigence, une euphorie même, d’authenticité, de besoin de vérité, de transparence, etc. N’est-ce pas alors le signe d’une possible régression ?
C’est un signe de régression dans la brutalité […] Les femmes victimes d’inceste en parlent, en moyenne, quarante ans après… Et elles ont raison. […] Auparavant, elles se sont rendues suffisamment fortes pour enfin évoquer verbalement ce qu’elles ont subi. […] Pour y parvenir, entre autre, elles font des études. […] Personne ne parle du surinvestissement intellectuel de ces enfants après qu’ils aient été maltraités. Et pourtant, c’est très important car c’est ainsi qu’ils se sauvent… […] Si nous étions dans une société, dans une humanité, qui dit le vrai, ces enfants seraient définitivement enfermés dans des circuits pour débiles… ! En réalité, s’ils sont hébétés de malheur au départ, quelques années plus tard, quand ils ont un peu cicatrisé, ils reprennent alors leur évolution. C’est pourquoi il est capital de ne pas confondre vérité et brutalité. […]
Finalement, pour s’acheminer vers plus de maturité face à la vérité, l’humanité doit faire preuve de plus de raffinement encore dans l’art de mentir ?
En ce qui concerne l’homme, le mensonge (l’inadaptation) est indéniablement une défense qui permet l’innovation. Mais il n’est pas question d’affirmer : « Il ne faut pas dire la vérité », car, en fait, nous disons toujours la vérité, soit brutalement, soit plus subtilement ; par le « dit » ou par le « para-dit ». Seules les stratégies diffèrent. Toutefois, dire la vérité par le « dit » n’est possible qu’au sein d’une situation psychosociale, affective ou familiale qui le permette, ce qui est rare. C’est pourquoi notre culture pousse au mensonge et, par là , nous contraint à l’innovation, à la poésie, à l’œuvre d’art, au roman, etc.
Samedi, 12 Septembre 2009 15:39
Livres publiés aux Editions Dervy ou en collaboration avec Marie de Solemne :